L'année de la Francophonie :
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VIII-Discours de M.le Ministre Ghassan Salamé
Conférence Ministérielle de la Francophonie


Paris le 11 janvier 2002

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Mmes et MM. les Ministres et chefs de délégation,
chers collègues,
M. le Secrétaire Général de la Francophonie,
M. l'Administrateur général de l'Agence intergouvernementale de la Francophonie,
Mesdames, Messieurs,


Je vous demande d'abord une minute de recueillement pour la mémoire de Léopold Sedar Senghor, un poète inspiré, un remarquable homme d'Etat, mais aussi un des pères fondateurs de la Francophonie.

Nous vous attendions à Beyrouth, mais le report du IX ème sommet de notre organisation n'a fait que différer votre visite. Je suis heureux de vous retrouver ce matin et de vous présenter à tous mes meilleurs vœux pour la nouvelle année. Mon pays s'impatiente de vous recevoir à une date qu'une des tâches premières de notre réunion est précisément de fixer. Le Liban avait pris toutes les dispositions pour être prêt à vous accueillir dans les meilleures conditions et il l'était. Aujourd'hui nous réitérerons notre invitation en vous proposant les dates des 13-14-15 septembre ou des 11-12-13 octobre 2002. Nous souhaiterions, avant de lancer les invitations, avoir un consensus de la Conférence autour de l'une de ces dates.

Du fait du report du IXème sommet, cette 16ème session de notre Conférence intervient dans des circonstances exceptionnelles. D'ici là, nous devons prendre toutes les dispositions nécessaires afin de nous permettre d'assurer la continuité du fonctionnement des institutions de la Francophonie.

Nous devons en premier lieu, prendre acte du prolongement d'un an du mandat du Secrétaire Général et ce jusqu'au Sommet des Chefs d'Etat, qui, seul, est habilité à statuer en la matière.

En tant que Conférence générale de l'Agence Intergouvernementale de la Francophonie, nous devons procéder à la nomination de l'Administrateur général de l'Agence.

Comme vous le savez, le Sommet devait adopter une déclaration et un plan d'action destinés à orienter la coopération multilatérale francophone pour le biennum 2002-2003. Nous devons donc adopter la programmation des opérateurs pour cette période afin de leur permettre de fonctionner et de mettre en œuvre les programmes de coopération.

Les projets de déclaration et de plan d'action de Beyrouth sont par ailleurs appelés à être adaptés et mis à jour par le comité ad hoc.

Mesdames et messieurs,

Notre organisation peut être critiquée sur plus d'un registre. Mais nul ne peut lui reprocher d'avoir eu la vision prémonitoire de placer son 9 ème Sommet sous le signe du " dialogue des cultures ". Ce n'est peut-être pas l'angoisse que l'An Mil avait suscitée il y a un millénaire dans l'humanité tout entière, ou du moins dans celle qui suit le calendrier grégorien, mais nous entrons dans ce troisième millénaire, sinon avec la même anxiété, du moins dans une très grande incertitude.

L'incertitude ne concerne pas tant le contenu des convictions que nous pouvons avoir mais elle pose la question préalable de savoir si avec ce retour, local autant que planétaire, du communautarisme, on peut, on doit, encore avoir une conviction. C'est une question qui peut paraître dépassée notamment pour ceux qui considèrent qu'avoir des convictions est devenu, à l'âge de l'éphémère et du virtuel une affaire archaïque. A mon sens, elle est, plus que jamais, fondamentale.

Car nous entrons dans un millénaire où, pour notre bonheur peut-être, mais certainement aussi pour notre malheur, le culturel est devenu un paramètre omniprésent du champ publique. Mais ce culturel y est entré comme par effraction, et plutôt que de souligner l'importance des choix individuels, ce néo-culturalisme paraît souvent annoncer des formes nouvelles de tribalisme.

Le culturel est d'abord devenu un moteur essentiel de l'économie moderne, puisque les secteurs de l'économie qui se développent le plus rapidement aujourd'hui, sont liés au culturel et notamment à l'économie du savoir et à celle du loisir. Dans la marche économique de l'humanité, la plus-value a été longtemps produite par l'agriculture puis par l'industrie puis par les services. A l'orée de ce millénaire, elle est produite principalement par l'économie du savoir et donc par l'expertise. Le savoir est entré au cœur de l'économie comme sa locomotive la plus active mais en aggravant des inégalités déjà graves entre les pays et les continents, séparant et opposant les branchés aux marginalisés. En même temps, l'économie du loisir connaît des concentrations géantes autour de quatre ou cinq pôles d'industries culturelles toutes basées au Nord. D'où l'urgence d'une réflexion, à la fois éthique et politique, sur la structuration du secteur, sur l'emprise qui lui est imposée mais aussi sur le contenu des produits culturels, promus, presque contre leur gré, sur le devant de la scène marchande.

Par effraction, le culturel est également entré dans le cœur même du politique mais à quel prix ! Il s'infiltre dans le politique par la porte dérobée des entreprises identitaires qui, depuis une dizaine d'années, ont été à l'origine d'une kyrielle de guerres qui ont ensanglanté la planète. Des Balkans aux Grands Lacs et de l'Asie centrale au Proche-Orient, les entrepreneurs identitaires ont sévi semant la guerre et la désolation, faisant prévaloir par la force des armes le principe de l'appartenance collective sur celui du choix personnel.

Et par là-même, et toujours par effraction, le culturel est entré au cœur des relations internationales. Nous vivons dans une ère où, depuis une caverne de l'Asie Centrale, quelqu'un a pu annoncer le début d'une guerre planétaire des religions, répondant à un glissement dangereusement polysémique d'un grand dirigeant occidental sur le thème de la croisade. Un premier-ministre européen a pu déclarer que certaines civilisations étaient supérieures à d'autres. Entre l'attaque contre la ville la plus riche de la planète en septembre dernier et les frappes qui s'en suivirent contre l'un de ses pays les plus pauvres, toujours par effraction, le culturel a envahi le champ des relations internationales, à travers des thèses sur le choc inévitable des civilisations et un retour -ô combien problématique- du religieux.

Avons-nous donc jeté à bas les habits dont nous nous étions vêtus tout au long du siècle passé ? Le clivage fondamental de la planète opposait il y a peu encore, deux blocs en compétition avec des prétentions également universelles. Le vingtième aura été dominé par les grandes vagues du nationalisme des années 30 et 40 puis par les grandes idéologies libérales et communistes de sa deuxième moitié. La confrontation était à la fois stratégique et idéologique et les guerres, qu'elles soient internationales ou civiles, étaient marquées par un énoncé simple : " je suis ton adversaire parce que je ne partage pas tes idées. " Ce clivage découlait directement de la philosophie des Lumières, de l'idée que les hommes s'entendent ou se querellent d'abord en fonction de leurs idées ou de leurs intérêts.

Nous entrons dans une ère où le stratégique s'effrite comme critère d'alignement sur la scène internationale et où l'idéologique a subi, à la fin des années 80, une nette dévalorisation. Le vide conceptuel laissé par l'effondrement du stratégique et de l'idéologique a, qu'on le veuille ou qu'on le déplore, été comblé par un culturel ambigu et belligène. Nous sommes entrés dans ce millénaire, non pas avec l'idée que " tu es mon adversaire parce que je n'ai pas les mêmes idées que toi ", mais avec celle que " tu es mon adversaire parce que j'appartiens à une autre religion, j'ai une autre couleur de peau, je suis né sous d'autres cieux ou je pratique une autre langue que la tienne. "

On l'aura compris : la mondialisation intègre les économies mais semble susciter, en même temps, une fâcheuse tendance à désarticuler les sociétés. Ce glissement me paraît extrêmement inquiétant. Il y a dans l'air une hostilité qui ressemble étrangement au péché originel, une hostilité née dans une logique selon laquelle les hommes ne peuvent s'entendre s'ils appartiennent à des groupes différents. C'est aussi, par certains aspects, un retour déterminé au Moyen-Age, une adhésion à des clivages que les hommes n'auraient pas les moyens de dépasser, alors que toute l'idée du progrès est au contraire fondée sur l'idée qu'ils le peuvent, avec bonne foi, en cherchant ensemble la vérité, abstraction faite de leur naissance, de leur religion ou de leur culture.

Si les civilisations ou les religions sont des monolithes qui peuvent difficilement s'interconnecter, des blocs où l'appartenance première est indépassable par la raison ou par la charité, c'est le retour à un monde où toute différence, loin d'être stimulante, est devenue belligène. Ne sommes-nous pas en train de produire, sans l'assumer véritablement, une nouvelle idéologie passablement raciste et certainement anti-démocratique, qui consiste à dire que les gens sont irrémédiablement antagonistes parce que différents?

Car en politique, cette idéologie ne peut aboutir qu'à des phénomènes de discrimination raciale, linguistique, religieuse ou ethnique. Des formes de discriminations auxquelles la violence donne les moyens de créer ces grandes campagnes de nettoyage que la planète a connues ces dix dernières années, nettoyages ethniques ici, nettoyages tribaux là-bas, nettoyages religieux ailleurs. Mais la recherche de la pureté culturelle, linguistique ou religieuse est un des plus grands crimes que l'humanité peut se faire à elle-même. La volonté de projection sur un territoire donné d'une couleur particulière signe la fin de la convivialité , et menace l'empire de la raison.

Appeler non seulement à la diversité des cultures mais aussi à leur dialogue, pouvait alors paraître sisyphien, mais notre Organisation a su relever ce défi, dans une courageuse, salutaire, prémonition. Mais on ne saurait se contenter de répondre à ce néo-culturalisme rampant par un simple appel au dialogue des cultures comme alternative à leur choc. Je crois qu'il faut dorénavant aller plus loin en s'accrochant à une donnée première : les civilisations ne s'entrechoquent ni ne dialoguent, tout simplement parce qu'elles n'existent pas comme acteurs sur la scène internationale. Les civilisations sont les greniers de l'imaginaire dans lesquels nous puisons nos valeurs, nos goûts, nos modes de vie mais ne sont pas des acteurs pour qu'un barbu d'ici ou un dirigeant de là-bas vienne ou puisse parler en leur nom. Ce sont les hommes, les Etats, les groupes qui se font la guerre ou qui dialoguent. Ni hier ni en ce moment, nul n'a été mandaté par les civilisations pour parler en leur nom.

De tout cela je vous invite à discuter avant et pendant notre grande rencontre de l'automne dans mon pays, le Liban, une société plurielle qui n'a d'autre choix que de refuser fermement les appels au choc des civilisations ou aux guerres culturelles. Nous n'avons d'autant moins le choix, que pendant une vingtaine d'années, nous avions tenté nos propres opérations de nettoyage et nous avons cru opposer des cultures jusqu'ici conviviales, de séparer des territoires déjà exigus. Nous n'avons pas le choix, parce que le nôtre est un pays dont la raison d'être est précisément de consacrer la capacité des hommes à s'entendre en dépit de leurs naissances diverses et variées. Glisser vers le chemin qui aujourd'hui se dessine depuis les décombres du World Trade Center jusqu'aux cavernes de Tora Bora, serait pour le Liban une opération de pur suicide.

Le Liban est précisément heureux de vous accueillir bientôt parce qu'il a cru entendre dans la francophonie un écho à ses convictions et ressentir auprès de vous un soutien à sa détermination. Notre organisation trouvera les moyens de démontrer que la diversité culturelle qu'elle prône en son sein et dans le monde est une idée non seulement novatrice mais d'abord salvatrice. Le mouvement francophone sera, je l'espère, cette tribune où peuvent s'exprimer ceux dont la voix est menacée d'extinction par l'uniformisme ou par le conformisme, ce laboratoire où la richesse multicolore du monde est respectée et préservée, ce purgatoire où les plus faibles trouvent assez de compréhension et de solidarité pour accéder, mieux armés, au tourbillon de la globalisation. Notre organisation en a l'ambition, je le sais et, je l'espère, les moyens.