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VII- Allocution de S.E. M.Ghassan SALAME |
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Aux assises de l'Union
internationale de la presse francophone
Hôtel Phoenicia,
Beyrouth 22-23 octobre 2001
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Pour avoir persisté dans votre choix de
venir tenir vos assises ici et maintenant, vous avez notre gratitude et nos
remerciements. Je les nuancerais toutefois très vite en disant d'abord
que, comme vous le constatez, vous prenez bien moins de risques en vous
réunissant à Beyrouth qu'en marchant dans certaines capitales du
monde, et que votre héroïsme doit, par conséquent,
être modérément révisé. Votre métier,
d'autre part, celui qui consiste à aller partout et en toutes
circonstances, pour voir, comprendre et rendre compte, aurait été
sérieusement mis à mal dans ses fondements si une destination
comme celle que vous avez prise vous avait dissuadé du
déplacement ! Quoiqu'il en soit, sachez que votre présence parmi
nous nous honore, nous satisfait, et nous console un tant soi peu du report
d'un Sommet de la Francophonie pour lequel nous étions fins prêts
et que nous avions voulu comme une rencontre salutaire et fort à propos
autour d'un thème prémonitoire, celui du " Dialogue des Cultures
" et la culture, dans une définition personnelle qui ose
réécrire celle de Paul Valéry, est ce qui vous reste quand
un sommet est reporté.
Prémonitoire
disais-je. A un moment où la violence, après avoir frappé
la ville du monde la plus riche, se tourne vers le plus pauvre des pays. A un
moment où on ne parle plus que du choc inévitable des
civilisations, où un premier ministre européen parle de la
supériorité d'une civilisation sur les autres, où on voue
aux gémonies, depuis une caverne d'Afghanistan, ceux qui ne partagent
pas une foi particulière ou n'ont guère de religion, il
n'était pas, il n'est pas uniquement prémonitoire, d'appeler
à un dialogue des cultures mais aussi proprement salutaire.
Les débats que vous tenez dans notre pays ne sont en rien
éloignés ou étrangers à la problématique de
ce Sommet suspendu. D'une part, en raison de la nature de votre aréopage
et de sa diversité. De l'autre, parce que le journalisme qui vous fait
vivre et pour lequel vous vivez, pour la plupart, joue de nos jours le
rôle que jouaient, naguère, les voyageurs. Un rôle de
témoin attentif aux mouvements du monde, curieux des
particularités de chacune des contrées visitées, soucieux
en même temps d'en comprendre les tensions vers l'universel. Un
rôle de messager aussi, qui après avoir tenté de comprendre
cherche à expliquer, et donc à rendre plus intelligible aux siens
les réalités des autres. Les bouleversements dramatiques qui
occupent le devant de la scène internationale depuis près d'un
mois et demi ne rendent que plus cruciale la mission qui est la vôtre,
tout en lui conférant un caractère de lourde
responsabilité. Cette responsabilité qui confine à
l'éthique du métier de journaliste, elle se situe à mon
sens à deux niveaux essentiels.
On dit que
l'histoire est écrite par les vainqueurs. C'est peut-être vrai
pour une histoire officielle, écrite a-postériori, conçue
comme un outil de légitimation, pour ne pas dire de propagande.
L'actualité, matière première de votre métier, est
cependant tout autre, et sa relation relève d'une autre
rationalité. Elle n'existe que par la pluralité des parties en
jeu dans l'événement, et par leur droit à dire leur propre
vérité, aussi laide et aussi choquante soit-elle. C'est pourquoi
l'information n'est objective, et donc morale, que si elle fait place aussi
bien à la victime qu'à l'agresseur, au faible qu'au fort, au
dominé qu'au dominant. Bien avant l'invention de la " guerre-zero-mort "
dans les sables mouvants du désert du Golfe, bien avant la
répétition de ces images quasi-virtuelles de cibles informes
pulvérisées par des missiles que l'on dit intelligents, la
technologie moderne et l'affinage incessant des outils de destruction avaient
transformé la guerre en spectacle. C'est de cette dérive d'une
mort livrée au show-business que votre sens du discernement doit donc
constamment vous prévenir. A ne se soucier que de la force de l'image et
de l'impact des folies que les hommes laissent étaler à la face
du monde, à ne chercher que le sensationnel et l'invraisemblable, au
détriment du sens et de sa recherche, le journalisme court le risque, et
y succombe souvent, de ne plus être, d'abord, un humanisme.
C'est par les médias que les images circulent.
Mais il ne s'agit pas simplement d'une image au sens technique ou d'une
circulation au sens logistique des termes. Par leur emprise grandissante sur
les esprits et les perceptions, les médias ont fini par devenir l'outil
de production même de l'image de l'autre, de sa représentation, de
sa diffusion et des conditions de sa réception. Les medias, dans une
ère où il n'y a plus de réel que visuel, ont même
développé l'ambition d'être non plus reflets mais
créateurs de la réalité. Ils inventent l'autre en le
filmant, le constituent en l'imageant , le tuent en l'ignorant. Après
Valéry, Pastichons un évangéliste : Au commencement, mais
aussi à la fin, il y a non plus le verbe mais l'image. C'est donc les
médias qu'il convient de plus en plus de tenir pour responsables de la
fixation des stéréotypes culturels associés à telle
ou telle société, stéréotypes qui vont même
jusqu'à fixer dans les esprits des traits physionomiques, des
profils-types stigmatisés, au risque de reproduire les dérives
les plus dangereuses que le siècle écoulé a connues. Et
quand on a eu assez de cela, on peut se tourner, avec la même hargne
contre ceux qui auront consacré leur vie à une meilleure
connaissance de l'autre, comme une campagne en cours à Paris contre les
meilleurs orientalistes français du moment nous le rappelle. C'est dans
le souci de juguler ce risque que le journalisme est lui aussi un partenaire
privilégié de ce dialogue sans lequel la mondialisation verra
l'espace médiatique se substituer à l'espace social, et les
conflits d'intérêts se muter en choc irréductible des
images.
S'il existe une Union Internationale de la
Presse Francophone, c'est justement parce que ces défis là sont
au cur de votre problématique et que la recherche dont vous
témoignez est celle d'un métier, d'une profession, où il y
aurait encore de la place pour des valeurs. La technologie moderne a
transformé les métiers de la communication, voire les a
révolutionnés. Elle a sans doute homogénéisé
les normes techniques et les codes de travail. Mais elle n'a pas encore, et il
ne faudrait pas que cela arrive, unifié le regard, lissé la
langue, dont chaque " école " nationale de journalisme, dont chaque
journaliste, use en puisant dans son propre registre déontologique.
C'est dans cette résistance à la pensée informationnelle
unique que votre appellation gardera un sens, autre que celui d'une simple
corporation en quête d'acquis à protéger. Mon espoir est
que vous puissiez être les porteurs d'une mission on ne peut plus noble
et je suis persuadé que vous le serez.
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