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VI-Allocution de S.E. M. Ghassan SALAME
En ouverture de la conférence internationale
La Francophonie aux défis de l'économie et du droit aujourd'hui
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Université
Saint-Joseph, Beyrouth-12 octobre 2001
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Ce n'est pas pure consolation que de dire que,
malgré le report du IX° Sommet de la Francophonie initialement
prévu pour la fin de ce mois à Beyrouth, la Conférence
internationale que j'ai le grand plaisir d'ouvrir ce matin n'a rien perdu de
son importance et je salue ceux parmi nos amis d'outre-mer qui ont bravé
des craintes compréhensibles et surtout des circulaires
ministérielles mal inspirées pour se joindre ce matin à
nous. Je ne serais pas gratuitement paradoxal en allant plus loin, et en disant
qu'en raison même du report de ce Sommet, votre rencontre n'en devient
que plus pertinente, de par son contenu et de par sa portée. Les
événements récents, depuis le traumatisme du 11 septembre
jusqu'aux frappes répétées de ces derniers jours, et qui
ont conduit à notre décision de suivre le vu du
secrétaire général de l'OIF et partant de reporter le
Sommet, n'ont fait que donner plus d'acuité et plus de sens aux
problématiques que vous allez soulever ici durant les heures à
venir. Il suffirait pour s'en convaincre de deviner les ressorts profonds de la
crise internationale qui se profile devant nous, et d'en lire les multiples
enjeux, au premier chef desquels une résurgence identitaire qui cache
mal des distorsions économiques, politiques et juridiques gigantesques
à travers la planète. Il suffirait aussi, pour comprendre la
justesse de votre intuition en choisissant votre objet de débat, de
jeter un coup d'il rapide aux sujets de réflexion que nous nous
apprêtions nous-même à soumettre à nos hôtes
francophones, sous l'intitulé de ce IX° Sommet reporté,
à savoir " le Dialogue des cultures ".
C'est de la
mondialisation que nous étions partis dans notre questionnement autour
de ce que la Francophonie avait à dire à l'heure des grands
changements contemporains. De cette mondialisation devenue belligène,
prônée comme une nouvelle religion politique universelle et
unilatérale par les uns, honnie et combattue comme le mal absolu et la
source de tous les maléfices par les autres. Y aurait-il moyen pour
nous, à la fois pays du Sud, occidentalisés par les vents de
l'histoire -peu, beaucoup, bien, ou mal, c'est encore autre chose, ayant le
Français et certaines de ses valeurs en partage, de tenter de tracer et
d'incarner un semblant de troisième voie, une voie médiane et
rationnelle qui prendrait la mondialisation pour ce qu'elle est,
c'est-à-dire un mouvement inexorable de la société
internationale, tout en tentant de la maîtriser, de l'humaniser, et de la
démocratiser en en localisant les périls et en y participant
à notre manière ? Voilà la question que nous nous
étions posée il y a près d'un an, et à laquelle 55
dirigeants d'une grande partie du monde étaient appelés à
répondre dans cette capitale. Faudra-t-il donc nous résoudre,
maintenant que ce que certains appellent le première guerre mondiale du
XXI° Siècle commence, à revoir notre copie, à ranger
nos interrogations et les vôtres, et à nous contenter de choisir
notre camp dans le grand carnage au nom d'un supposé inéluctable
choc des civilisations qui s'annonce, et qu'il est encore temps d'éviter
? Je ne le pense pas du tout, et le seul fait de votre présence ici,
sous les auspices qui sont les vôtres, me laisse croire que vous ne le
pensez pas non plus.
Si la mondialisation a aussi
violemment produit ses contradicteurs, c'est qu'elle a souvent
été déclinée, il faut bien l'admettre, sur le mode
de l'hégémonie. Hégémonie de quelques puissances,
pour ne pas dire de l'une d'entre elles, sur les ressources de la force et du
pouvoir ; hégémonie d'un petit groupe d'Etats sur la
définition et sur les mécanismes d'énonciation des normes
et des sources du droit ; hégémonie d'une poignée de
sociétés et de studios sur les modes de production et de
diffusion de la culture et sur les fabrications d'imaginaires
uniformisés. Si la globalisation a généré d'aussi
sanglants opposants, (qui d'ailleurs sont toujours prêts à faire
l'apprentissage de ses techniques tout en en récusant les valeurs) c'est
qu'elle s'est souvent traduite aussi, par des fossés
inégalitaires vécus par leurs victimes comme des agressions
culturelles. La suprématie d'un seul modèle économique,
décrété comme l'unique viable et comme l'ultime recette
contre le retard économique, s'est vue étendue à d'autres
sphères qu'à celles de la matière, pour régenter
celle de la culture et des biens culturels. C'était oublier que la
culture naît et répond à d'autres rationalités.
C'était occulter que parce qu'elle est tout à la fois
définition de soi, vecteur du rapport aux autres, dépassement du
monde et source de sens, que c'est parce qu'elle est tout cela et plus encore,
que la culture ne saurait être soumise aux simples lois du marché.
En plus des crispations identitaires que telle hégémonie ne
pouvait manquer d'engendrer, c'était une faille d'un type nouveau qui se
créait alors entre le Nord et le Sud de la planète et au sein de
chaque hémisphère entre les " branchés " et les
marginalisés. Alors que les conditions matérielles étaient
le marqueur de toute inégalité à l'âge industriel,
c'est l'accès au savoir et à l'intelligibilité du monde
qui devient la source de toute inégalité à l'ère
des technologies de l'information et de la nouvelle économie. C'est
à l'épreuve de ces dérives que nous sommes tous
appelés à un effort de vigilance, si la Francophonie voulait
encore être autre chose qu'un simple club de puristes tout occupés
à pratiquer entre eux et à défendre la langue de Racine. A
la tentation hégémonique, il s'agira d'opposer un effort
inlassable, dans toutes les enceintes où cela sera possible, qui vise
à formuler un corpus normatif universel construit dans le consensus, et
irrigué par les valeurs qui nous fédèrent, celles des
Droits de l'homme, de leur inaliénabilité, et celle des droits
des peuples à la vie et à la dignité. A l'encontre du
darwinisme culturel qui menace les cultures les plus faibles, il conviendra de
plaider pour la complémentarité des apports de chaque
civilisation, qui fait des richesses de chacun le véritable patrimoine
commun de l'humanité. Face à l'inégalité de la
connaissance, il nous faudra décloisonner les compétences, faire
correspondre entre elles les cultures, mais avant tout, mettre à bas les
formes les plus simplistes du classement et du stéréotypage de
l'Autre. Plus qu'à n'importe quel autre moment, c'est ce défi qui
nous est aujourd'hui lancé par la folie d'un monde où nous
n'aurons de place qu'ensemble, au-delà de -mais avec- nos
différences.
Si j'ai voulu brosser à
grandes lignes les axes principaux de la problématique que nous avions
pensée utile pour la communauté francophone à l'aube de ce
siècle, reste encore à ébaucher ce que serait la part
libanaise -et elle reste de mise, avec ou sans Sommet- de cet ambitieux
chantier. Où sommes-nous nous-même de la préparation
à ces défis, et qu'avons-nous fait de notre après-guerre ?
Vous me permettrez, ce matin, de mettre de côté tout propos
lénifiant, et de me laisser aller à quelques remarques, reflets
d'un constat lucide où point une certaine inquiétude. Le Liban et
les Libanais ont très tôt compris, avant même la
mondialisation et ses théorisations, que le renfermement sur soi
était le début de la marginalisation. Nos entrepreneurs, souvent
en avance sur leur Etat, l'ont très vite perçu et vécu,
dotant l'économie libanaise d'un réseau dont la densité
n'avait d'égale que la résilience. En ce moment de grand
chambardement, conservons-nous encore, saurons-nous conserver plus avant, un
avantage comparatif largement dû aux hasards de la géopolitique ?
C'est à une redéfinition courageuse et profonde de notre
rôle dans la division internationale et régionale du travail que
nous sommes aujourd'hui conviés. Parallèlement, c'est à
une réévaluation de notre système économique et de
son environnement politique et administratif que nous sommes instamment
appelés. Tous les prétextes du monde, tous les alibis de la terre
ne sauraient plus, aujourd'hui, pardonner la moindre minute de retard sur la
voie de la prise de conscience et du début de la réforme.
Sentons-nous déjà le vent international venir, notre complexe
financier est-il convié sans ménagement à plus de
transparence ? Profitons-en alors pour assainir le reste de nos circuits. C'est
sur le tertiaire que se fonde la compétitivité de la nouvelle
économie ? Optimisons alors un choix de départ -largement et
injustement critiqué par beaucoup- en dotant nos sociétés
de services et nos jeunes pousses technologiques et informatiques des meilleurs
atouts dont nous pouvons disposer. Le savoir et son acquisition sont-ils
aujourd'hui les clés de la croissance ? Les citoyens arabes
émigrés en Occident viennent-ils à nous chassés des
campus hostiles d'où les chasse le 11 septembre ? Que cela nous motive
alors pour redonner à notre enseignement supérieur un lustre bien
entamé, et mettons un terme à l'industrie de clonage des
pseudo-universités qui se propagent chez nous à la vitesse du
cancer. Mais au-delà de tout cela, si un ressaisissement est sans doute
nécessaire pour retrouver le chemin de notre créativité
économique, c'est à nous, politiques, qu'incombe la
responsabilité d'une révision sans complaisance. S'il est certain
qu'est bien révolu le temps où l'Etat, appareil tout puissant,
assurait seul protection, production, et génération d'ordre
social, il nous faudrait quand même retrouver, ne serait-ce qu'au niveau
de l'éthique, un sens de l'Etat que l'emprise renouvelée des
intérêts sectoriels, corporatistes, et privés, auront fini
par enterrer après l'avoir occis. A l'orée d'une mondialisation
qui, avant tout, révise en profondeur la nature et les fonctions de
l'Etat, nous serions bien avisés de repenser le nôtre pour le
revaloriser, à tout le moins comme étant notre unique
dénominateur commun.
Ces appels à
l'énergie dans la réforme sortent de la plume d'un politique qui
ne cache plus son impatience devant la lenteur d'une machine d'Etat
coincée entre le corporatisme des secteurs qui la composent et une
bureaucratie qui fait son miel de l'impuissance des politiques pour imposer sa
propre stérilité et légitimer ses propres
déficiences. L'Etat, même dans cette phase où son
rôle est redéfini face au marché, ne saurait être
réduit ni à la somme d'intérêts sectoriels et
particuliers qui se drapent gauchement dans une légitimité
nationale ni à un instrument dans les mains de ceux qui tirent de leur
fonction , de leur fortune ou de leur statut social des raisons pour
considérer le politique comme un exercice de partage continu de
ressources publiques d'ailleurs en diminution constante. L'Etat, pour
être réformé, doit cesser d'être une source
d'enrichissement, ou une assise de pouvoir personnel ou une usine de
notabilité ou, pis encore, ces trois perversions à la fois.
Les temps qui s'annoncent seront probablement
chargés de bruit et de fureur. Devrons-nous nous suffire de regarder
passer la tempête, en priant qu'elle n'emporte pas avec elle les
frêles esquifs que sont des pays comme le nôtre ? La
détermination du Liban à accueillir, dans un an, le Sommet de la
Francophonie à Beyrouth sur le thème du " Dialogue des cultures
", votre propre détermination à venir sur cette terre
débattre des enjeux du droit et de l'économie dans le monde
actuel devraient, au contraire, nous inciter au courage et à un certain
optimisme. Longtemps, notre pays et notre société ont
donné au monde l'image la plus noire de ce que pouvait être
l'incompréhension des hommes entre eux dans une société
ouverte et plurale. Seulement, nous avons voulu, par le pacte qui nous a
réuni de nouveau, donner à voir l'autre face. Celle, difficile
mais exaltante, d'un dialogue interculturel des plus concrets, celui qui se
fait au quotidien, dans nos écoles, nos universités, nos
entreprises, nos marchés, et nos foyers. Sachons, ensemble, rester
à la hauteur du sacrifice qu'aura coûté cette renaissance,
pour qu'aujourd'hui encore, nous infirmions, au nom de l'humanité tout
entière et avec elle, les cassandrismes faciles dont on nous abreuve,
pour que soit remplie notre mission, pour que survive notre
créativité et pour que vive le Liban.
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