L'année de la Francophonie :
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III- Les sens de la Francophonie
   
Allocution de Ghassan SALAME, Ministre libanais de la Culture,
A la réunion des agents du réseau de coopération et d'action culturelle

Paris, le 23 juillet 2001

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Née à partir d'une acception purement géographique et linguistique il y a un peu plus d'un siècle, reprise sous la forme d'une communauté économique et politique il y a deux ou trois décennies, la Francophonie se retrouve aujourd'hui face à un tournant majeur. Aussi, ce n'est pas pur hasard que ce soit sur le sens de cette francophonie dans le monde de demain que vos propos porteront tout à l'heure, dans le cadre d'une réflexion plus vaste sur les fonctions de l'instrument éducatif et culturel dans les relations internationales contemporaines. Je vais donc tenter de partager avec vous, sur ce thème, deux ou trois considérations.

En parallèle à sa graduelle institutionnalisation, la Francophonie a connu plusieurs temps en ce qui concerne l'élaboration de sa position quant à la question culturelle. Son point de départ a été la notion d' " exception culturelle ", notion aujourd'hui perçue, à raison, comme trop exclusivement défensive sans parler du risque qu'elle recèle de finir par mettre la culture dans la marge tout en prétendant lui élever un piédestal. D'où une deuxième étape, qui voit se forger l'idée de la " diversité culturelle " comme préoccupation principale. Mais la diversité est plus un constat qu'un projet et le concept recèle, lui aussi, un risque évident, celui de la momification des cultures, de leur préservation quasi-muséologique, plutôt que leur hybridation dynamisante et leur épanouissement à travers leur nécessaire contact avec les mouvements universels.

Le IX° Sommet de la Francophonie, que le Liban aura le plaisir d'accueillir dans trois mois et dont on m'a confié la lourde charge d'organiser, se propose donc de faire un pas de plus, en se tenant sous le thème du " dialogue des cultures ". La trajectoire dessinée par les trois temps de cette élaboration que mène la communauté francophone sur la question culturelle souligne essentiellement la tendance vers une approche de plus en plus interactive de la culture, approche qui comprend celle-ci comme un flux et non pas comme un stock figé ou une réserve indienne pour anthropologues désoeuvrés. Dès lors, loin de se présenter comme des ensembles intemporels et donnés d'emblée, les cultures se conçoivent comme des constructions, façonnées tant par les paramètres du temps et du lieu de leur élaboration, que par leur interaction.

Car il ne s'agit pas, en parlant de cultures en dialogue, de concevoir celles-ci comme des acteurs, dotés d'une rationalité propre, et interagissant au mieux de leurs intérêts. Dire que les cultures, en tant que telles, ne dialoguent pas, relève d'une précaution qui, pour être à la base épistémologique, n'en est pas moins politique et qu'en dépit de ma fonction officielle de promoteur de ce dialogue, je ne cesse de relever. En effet, la critique la plus radicale et, à mes yeux, la plus justifiée des thèses sur le " choc des civilisations " ne saurait se contenter d'appeler à leur dialogue en vue d'éviter leur choc. Elle devrait aller plus loin et contester le présupposé même que les cultures existent en tant qu'acteurs sur la scène internationale, acteurs qui pourraient dialoguer ou s'entrechoquer. Ce sont les hommes, les collectivités, éventuellement les Etats, qui sont les acteurs de telles entreprises alors que les cultures sont d'abord des viviers où ces acteurs puisent leurs valeurs, leurs modes de vie et les ingrédients d'identités en reconstruction permanente. Penser la culture en acteur politique c'est défigurer la culture tout en dévaluant le politique. Et puis le dialogue n'est pas une alternative à la lutte mais il est lui-même une forme de lutte où celui qui s'y engage vraiment doit guerroyer contre soi-même pour accepter l'autre, pour considérer comme légitime son altérité et pour courir le risque d'être lui-même transformé par son contact avec l'autre.

Et c'est à l'aune des transformations récentes du monde contemporain que l'impératif d'un tel dialogue s'impose. On a aujourd'hui de cesse de scruter la mondialisation, d'en jauger ses promesses et d'en examiner les risques. C'est là, me semble-t-il, la mission que notre proposition de " dialogue des cultures " tente de faire porter à la Francophonie dans le contexte de globalisation croissante que nos actions publiques sont désormais forcées d'admettre comme tel. Face au risque d'hégémonie dans les domaines de la norme et de la culture telles qu'énoncées par " l'hyperpuissance " et par ses relais nationaux ou multilatéraux, face aux exigences de gouvernance globale qu'induisent les risques collectifs et planétaires, face à la soumission croissante des cultures et des biens culturels aux logiques marchandes, et face au fossé économique qui se creuse tous les jours un peu plus entre le Nord et le Sud et, surtout, au sein de chacun de ces deux ensembles du fait de la disparité du savoir, face à tout cela, il n'est d'autre voie que le dialogue interculturel pour faire entendre la voix de l'humanisme que la Francophonie entend maintenir et transmettre.

Nous vivons, me semble-t-il, dans un monde où les deux summae causae de la guerre froide sont également dévalorisées : l'idéologique est en déshérence et le stratégique a perdu une bonne part de son emprise sur les esprits. Deux logiques parallèles ont depuis émergé, celle du marché et celle de la culture. Ces deux logiques agissent le plus souvent en un duo de rivaux qui s'ignorent, se sous-estiment ou même se méprisent et, plus rarement, en un couple harmonieux fait de deux registres complémentaires. C'est pourtant un des plus grands défis de ce siècle nouveau que de savoir réguler d'une manière à la fois réaliste et équitable leur interaction ô combien problématique.

La problématique de la langue est peut-être l'un des exemples les plus pertinents de ce que cherche à sauvegarder la notion de diversité culturelle telle que nous l'avions, ensemble, élaborée. Je soulignerais ici certains aspects de cette problématique, qui touchent au cœur même de votre propre action à l'étranger. Depuis un moment déjà, la Francophonie institutionnelle n'est plus concernée exclusivement par les seules questions de sauvegarde et de promotion de la langue française. Bien entendu, le Français reste le critère premier de notre appartenance commune à l'espace et à l'enceinte francophones. Bien entendu aussi, nous sommes tous conscients qu'une langue n'est après tout qu'un vecteur, et que derrière ses intonations sont véhiculés maints signes, symboles et valeurs. Mais s'il est souvent question, lorsque nous parlons des instances de la Francophonie, de " Français en partage ", ou encore de " pays entièrement ou partiellement de langue française ", c'est qu'il s'agit bien de mettre en exergue un espace sommes toutes différencié, où le Français est inégalement parlé, mais aussi parlé autrement. C'est à partir de ce constat riche de potentialités que la Francophonie s'est heureusement intéressée à de nouveaux questionnements et qu'elle s'est orientée vers de nouvelles sensibilités qui, chacune avec son accent inédit et unique, enrichissent la Francophonie et la régénèrent.

Les historiens du temps long le savent bien, les langues, comme les civilisations, finissent par mourir pour trop se refermer sur elles-mêmes. Fera-t-on un jour le recensement de tous ces mots, expressions, ou idiomes qui, venus d'ailleurs, ou utilisés ici même à leur manière par ceux qui apprennent et parlent le Français, la renouvellent et la rajeunissent ? Il ne s'agit pas là uniquement de vocabulaire enrichi ou colorié par les usages de la rue, mais de quelque chose de plus fondamental, qui renvoie ultimement aux schémas de pensée et aux modes de conception de ce qui nous entoure. En disant que " les limites de mes mots sont les limites de mon monde " (" The limits of my words are the limits of my world "), Wittgenstein disait déjà que la perception du réel ne fait que s'exacerber à l'élargissement du lexique. Il est peut-être prétentieux de croire, mais par contre légitime de vouloir, que cette Francophonie plurielle que nous appelons de nos vœux soit ainsi, au sein de laquelle se retrouve et se réfléchit la diversité culturelle que nous prônons à l'échelle internationale.

Qu'est-ce alors que la Francophonie ? Un club où les amateurs -j'allais dire les jouisseurs- de la langue de Racine se réuniraient pour se délecter entre eux du bonheur de la pratiquer ? Ce serait là une définition post-politique, nostalgique plutôt que prometteuse, désespérée plutôt qu'activiste, car y-a-t-il pire que de faire de la francophonie un refuge pour ceux qui ne parleraient pas -ou pas assez bien- la langue de Shakespeare ? Est-ce au contraire un parti politique à prétention universelle mû par le souci de faire face à la pensée unique ou du moins à la langue hégémonique ? Ce serait là une définition plus prétentieuse qu'ambitieuse et qui réduirait la culture à un ustensile de politique étrangère. Est-ce alors un regroupement international, fortement teinté de couleurs post coloniales, fait par et pour la France en vue de perpétuer une influence déclinante sur d'autres registres ou en vue de nuancer par une porte dérobée les contraintes sur l'Hexagone de la construction européenne ? Ce serait là une définition qui ignorerait la nature de plus en plus multilatérale de la Francophonie, une nature pourtant essentielle à son institutionnalisation en cours. De l'autre côté des mers et des océans, il nous arrive parfois de sentir que la France n'aime pas assez la francophonie, mais nous savons aussi qu'il s'agit le plus souvent moins d'un désistement volontaire que d'un déficit de vision, d'une incapacité à reconnaître que si les ex-colonisés ont souvent dépassé leurs complexes, il n'en est pas toujours de même dans l'ex-métropole.

Je préfère, pour ma part, voir dans la Francophonie un laboratoire où sont testées des relations internationales moins obsédées par la logique marchande ou par les rapports de force militaires et technologiques, un laboratoire où les essais réussis seraient ensuite transmis par les pays francophones aux organisations universelles telles que l'UNESCO, l'ONU ou l'OMC. Je préfère y voir ensuite une tribune où s'exprimeraient plus librement les angoisses, les frustrations mais aussi les rêves des pays du Sud qui y sont légion et semblent s'y sentir plus à l'aise que dans les organisations plus larges. Je préfère enfin y voir une antichambre de la modernité, un purgatoire où les pays menacés par l'indifférence des Grands s'arrêtent pour mieux s'armer avant leur plongée dans le tourbillon du monde. Car le monde hier clivé par les blocs idéologiques et stratégiques l'est désormais par une logique mondialisante sans être moins déshumanisante et qui oppose les branchés du système à ses marginalisés. La francophonie peut, doit, être ce laboratoire, cette tribune, et surtout cette antichambre de la mondialisation où ce nouveau clivage est altéré sinon brisé.

C'est au regard de ces quelques considérations que je voudrais maintenant, et si mon statut présent me le permet, évoquer l'action des acteurs culturels publics de la France à l'étranger. La France peut sans doute s'enorgueillir d'avoir aujourd'hui l'un des ensembles de centres culturels les plus complets et les plus nombreux à travers le monde. Près de 220 institutions de ce type enseignent le Français et diffusent la culture française à travers le monde. Ce réseau est plus particulièrement serré autour du bassin méditerranéen, pour des raisons historiques évidentes. En cela, les Conseillers et Attachés culturels français sont les riches héritiers d'une tradition longue et dense, qui commence en France même avec les maisons de la culture, et à l'étranger avec les Centres et Instituts culturels, les Lycées, et les ensembles de l'Alliance française. Toutefois, c'est aussi à ce moment même que se profile pour ce bel ensemble un début de crise d'identité. Le dispositif culturel de la France à l'étranger vit une sorte de décalage entre les actes de foi et les actions concrètes, ainsi qu'entre finalités déclarées et ressources allouées. C'est à ce niveau aussi qu'une lecture des modifications drastiques de l'environnement international en cours depuis plus de dix ans s'impose, afin d'en tirer quelques éléments de réajustement :

- Les changements qui touchent au mode de consommation de la culture, qu'ils soient technologiques, économiques ou générationnels, laissent penser que les choix d'avenir sont à orienter vers plus de décentralisation. Les nouveaux vecteurs d'apprentissage et de diffusion culturelle indiquent un besoin croissant d'investissement dans les nouvelles technologies, à même de réviser la territorialisation et la localisation des Centres. La métaphore du réseautage, comme disent les Québécois, doit donc remplacer celle du maillage en vue de prendre acte d'une révolution de la communication, plus rapide dans son tempo et peut-être plus radicale dans ses effets que la révolution industrielle elle-même. La contraction du temps transforme les spectateurs en témoins, la résorption des distances établit des promiscuités problématiques. Vos centres ne peuvent que le relever dans la définition dans leurs domaines, dans le choix de leurs méthodes, dans le mode même de leur fonctionnement.

- Les Centres culturels à l'étranger sont ensuite sollicités par deux missions différentes. Celle de la promotion de la langue et de la culture françaises d'une part, et celle de l'aide au développement et à la production de la culture locale. Sans pour autant être contradictoires ou exclusives, c'est un délicat équilibre qu'il s'agit de trouver là, qui passe nécessairement par un partenariat réel, c'est-à-dire accru, avec les opérateurs, acteurs et entrepreneurs culturels locaux. C'est plus sur leur impact sur les sociétés où elles s'insèrent que sur leurs rapports avec leurs ambassades que ces centres doivent donc être jugés. Cet impact, même s'il se fait avec les sociétés et à leur profit, ne doit pas oublier les Etats, surtout ceux de la périphérie, et aggraver de ce fait leur fatigue actuelle : les bureaucraties peuvent vous énerver, vous devez aider à les dynamiser. Chercher à les contourner par une coupable facilité ou par un souci d'efficience immédiate c'est devenir complices des grands mouvements internes et mondiaux qui sapent dangereusement leur mission.

- C'est pourquoi, l'animateur culturel français aura la double tâche de promouvoir sa langue -comme cela est de tradition- mais aussi de faire du Français, langue et culture, un vecteur d'accès serein, convivial, dynamique, à la mondialisation. Pour incarner les valeurs qu'ils affichent au nom de la République, ces centres doivent donc aider à mondialiser les cultures locales et donc à faciliter, par le biais du Français, leur universalisation. Car l'accès sain au monde produit de nouvelles synergies et surtout ces nouveaux emplois qui, pour les jeunes du Sud, sont devenus, et de loin, l'objectif prioritaire.

Ces quelques préoccupations partagées avec vous sont les mêmes qui m'assaillent à Beyrouth, à la tête d'un Ministère de la Culture encore jeune, et qui établit progressivement son rôle et ses moyens d'action. Pour ce Ministère, j'ai deux souhaits. Celui de la décentralisation de la culture d'une part, et celui de sa démocratisation d'autre part. Construire un tel Ministère dans un pays qui soigne encore les blessures de sa guerre est une responsabilité parfois effrayante, tant cette mission touche à l'essence, c'est-à-dire à la construction d'un " moi collectif ", au sein d'une société incroyablement complexe et plurale. C'est pourtant de là que je tire mes motifs d'espoir et que je vous invite à faire de même dans ce vaste monde où vous agissez.